Les études commençaient par trois années relativement théoriques et denses, à intégrer les notions de base telles que l'anatomie, la physiologie, la sémiologie et l'anatomie palpatoire qui nous permettait de commencer à éveiller notre main et ainsi découvrir le mouvement propre de chaque tissu.

De tout cela il n'y avait rien du concept même de l'ostéopathie et encore moins de la relation soignant/soigné. Nous nous entraînions entre nous, tantôt patient tantôt praticien, les cours se faisaient par binôme et nous découvrions finalement un corps sain, fonctionnel, sans perte de mobilité ou douleur et en plus plutôt jeune !

Ces études d'ostéopathie me passionnaient mais j'avais hâte d'arriver au moment où toutes ces connaissances se rejoindraient, se complèteraient, me permettant ainsi de réfléchir à cette notion de globalité.

L'observation comme premier apprentissage

En attendant cet instant, les étudiants de première, deuxième et troisième années pouvaient observer les plus avancés en clinique et assister aux échanges avec les tuteurs. Ces observations étaient très nourrissantes pour ce qu'elles m'apportaient de concret et de perspective, j'y voyais aussi de l'encouragement, une façon de me propulser et me conforter dans mes choix.

« Je savais ce temps d'apprentissage nécessaire, mais la longueur me sidérait. Et si j'échouais avant d'avoir accédé à l'apprentissage pratique ? »

Mes deux premières années d'études furent laborieuses — j'étais l'une des plus âgées, 23 ans, et l'idée même d'apprendre « par cœur » m'était étrangère. Mes années d'études je les avais passées, intégrées de manière assez intuitive et je savais que là, l'instinct ne serait qu'un plus : cet apprentissage théorique, scientifique, de précision serait un socle de base, celui sur lequel ma pratique s'appuierait.

Le redoublement comme ancrage

À la difficulté de la deuxième année s'est ajoutée une remise en question de notre discipline — un projet du ministre de la santé de l'époque qui voulait clarifier le statut de l'ostéopathie. J'intégrais l'illégitimité de notre pratique comme mienne, ces manifestations et débats me bouleversaient à la fois par la volonté de nous intégrer au système de soin et en même temps par l'incapacité des ostéopathes à trouver un discours commun.

Nous n'avons pas obtenu beaucoup de droits suite à ces échanges — plutôt des interdits d'ailleurs. Et dans une volonté d'unité européenne, ces études qui duraient six ans seraient réduites à cinq.

Je décidais de prendre cette année de confort pour refaire une deuxième année, consolider mon apprentissage et avoir l'aisance qui me manquait fortement pour être disponible, notamment dans le développement de ma perception manuelle.

Tournant

La troisième année était plus concrète, quelques cours me permettaient de me projeter et l'aisance acquise par mon redoublement m'avait fait passer un cap : je me sentais apte et me projetais avec joie dans le soin qui débutait au terme de cette période.

J'attendais depuis longtemps cette rencontre avec le patient et ce que cela représenterait dans mon apprentissage. J'appréciais d'abord le ressenti apporté par le port de ma blouse qui me galvanisait : je bénéficiais pour une fois d'une confiance absolue ainsi qu'une légitimité — c'était comme si, parée de cet accessoire, je devenais invincible, en tout cas assurée et rassurée.

La première rencontre avec le patient

Cette excitation préalable à l'accueil du patient était délicieuse. Je savais pertinemment que j'allais rencontrer ce qui me passionnait, ce que je voulais être, ce que je voulais faire : soigner de mes mains.

Et la rencontre a eu lieu. Dès l'anamnèse j'étais fascinée par le décalage et en même temps la complémentarité de la théorie et de la pratique. Malgré tous les enseignements, j'ignorais l'intervention dont avait bénéficié ma patiente — je la comprenais en analysant le mot dans le contexte mais je n'avais jamais entendu parler de cette chirurgie.

L'échange et la valeur ajoutée de la présence humaine soutenaient mes apprentissages. Et puis, de la confiance qui se crée à cet instant de partage, nous cheminons ensemble : moi à la rencontre du patient et le patient à la rencontre de sa douleur, dont l'origine et la problématique viennent finalement assez naturellement.

La rencontre corporelle, posturale débute également dès ce moment-là. L'écoute complète cette rencontre et l'utilisation des mots apporte beaucoup — la sémantique du patient est très éclairante et complémentaire à l'observation d'une organisation corporelle.

Le toucher — quand la théorie prend vie

Après ces deux phases très instructives, le travail ostéopathique débute — c'est-à-dire celui du toucher, du senti, de l'éveil tissulaire.

Je ne m'attendais absolument pas à autant de sensations, d'informations. Il faut préciser que de nombreuses heures de cours, notamment pour le crâne et les fascias, consistent à essayer de ressentir. Ces périodes font émerger beaucoup de frustration, de doutes, de quête vaine à se contenter de la vision théorique anatomique plane, figée, celle des livres, schémas et descriptions.

« D'une vision plane, figée, émerge un ressenti en volumes, mouvements et émotions. »

Mais à cet instant — celui de la rencontre tissulaire — beaucoup de données théoriques ont pris vie, un peu à la manière d'un dessin qui s'anime soudainement comme par enchantement.

J'adore cet instant d'ouverture des tissus, lorsque le corps se livre et se délivre de nombreuses contraintes et tourments. Et ce moment que j'ignorais, je l'espérais depuis l'instant même où cette vocation s'est offerte à moi — je pensais bien que ce métier serait une source d'épanouissement et d'enrichissement permanent, mais le fait de recevoir, par le toucher, toute cette ampleur m'a émerveillée.

Le plus émouvant est le soutien même de la vie par le toucher des tissus, ressentir l'organisation intrinsèque du corps qui s'autorégule — c'est extraordinaire et vitalisant.

Malgré les doutes et le manque de confiance en ma pratique, l'expérience du toucher m'apprenait l'élémentaire : soutenir l'organisme pour le ramener à son homéostasie, cette capacité qu'il a de se soigner lui-même.

« Dans ce cas, la main n'est qu'un vecteur de confiance et de soutien —
elle incarne la base du soin. »

— Alexandra Bonnigal

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